Gilets jaunes, derrière le leurre du prix du carburant, la vraie baisse du pouvoir d'achat

L'augmentation de la taxation des carburants aura été quelque chose entre l'étincelle et le catalyseur. La protestation des « gilets jaunes » cristallise d'autres colères sociales autour du pouvoir d'achat. D'où la large adhésion qu'elle a rencontré d'après les sondages. Cette protestation s'est vue opposer un cortège d'argumentaires plus ou moins chiffrés. Dont celui du prix du carburant qui serait en réalité en baisse, puisqu'il permet d'aller plus loin et pour moins cher qu'en... 1970 ! Si le fait macro-économique n'est pas totalement faux, il faut comprendre ce que cache cette moyenne des prix, en quoi elle est si différente des valeurs ressenties, comme on dirait en météo. Cet argument est aussi critiquable en ce qu'il élude le débat à lancer sur notre modèle social et sur les modalités de gouvernement possibles aujourd'hui.

La bataille des chiffres, des argumentaires et des éléments de langage est un classique du genre, surtout en nos temps de réseaux sociaux qui amplifient et au besoin déforment chaque micro-argument. Au tout début de la protestation des « gilets jaunes », il y a certes une vidéo truffée de contre-vérités, de rumeurs, d'accusations sans fondement. Plusieurs sites ont démonté point par point cette vidéo, je renvoie par exemple vers le journal « 20 minutes ».

Une vidéo virale mais beaucoup de contre-vérités
Une vidéo virale mais beaucoup de contre-vérités

Crédit : 20 minutes

L'exagération est un style qui sied à la médiatisation d'une cause, ce serait injuste de disqualifier d'emblée celle qui exagère. Mais celle-ci va vraiment loin et c'est dommage puisque la colère sociale justifiable, elle dotée d'un fait générateur avéré (l'augmentation de la TICPE), dans un contexte où la baisse du pouvoir d'achat est elle aussi.

Et pourtant, pour y répondre avec toute la morgue qui les caractérise, les « marcheurs » n'ont rien trouvé de mieux que de remonter 5 décennies en arrière pour rappeler, avec force statistiques irréfutables, que le coût global du carburant est moindre aujourd'hui qu'il n'était dans les années 1970, et qu'un SMIC permet de parcourir tant de kilomètres en plus, et même que le prix à la pompe n'est pas si différent si on le corrige des effets de l'inflation.

Les années 1970. Comment dire... Qui travaillait déjà en 1970, au SMIC ou non, et travaille encore aujourd'hui ? Personne, j'espère.

Remonter plus de 40 ans en arrière, est-ce une bonne idée ?

A quoi ressemblait la France en 1970 ? Ses problématiques socio-économiques et politiques étaient-elles comparables à celles d'aujourd'hui ? Je reproduis ci-après un extrait de l'introduction de l'Annuaire statistique de l'Insee : vous avez l'impression d'ouvrir une archive historique ? Vous auriez besoin du Dictionnaire des mots surannés pour tout bien comprendre ? C'est normal. On ne parle juste pas du même pays.

Extrait de l\'introduction de l\'annuaire statistique de la France, 1970
Extrait de l'introduction de l'annuaire statistique de la France, 1970

Crédit : Insee, Gallica BnF

L'argument historique est toutefois vrai, indéniable : le prix de l'essence à la pompe avait déjà fait l'objet d'études, pas forcément récentes (cf. par exemple celle publiée par Jean-Baptiste Noé en 2011 sur le site Contrepoints.org qui remonte jusqu'en 1960).

L\'évolution du prix des carburants de 1960 à 2008 en monnaie constante
L'évolution du prix des carburants de 1960 à 2008 en monnaie constante

Crédit : Annuaires statistiques de l'Insee

Et il est indéniable, aussi, que la consommation des automobiles a baissé, ce qui contribue à faire baisser le coût moyen du carburant pour les ménages.

J'ajoute aussi que les automobiles sont aussi plus sûres et on se tue sensiblement moins sur les routes dans les années 2010 que dans les années 1970.

Néanmoins il faut relever quelques petits soucis avec ce seul argumentaire historique, aussi brillamment étayé soit-il.

A commencer par la correction de l'inflation : elle serait pertinente si l'évolution du revenu disponible des ménages lui était liée. Y compris en tenant compte de dépenses incompressibles comme le logement. Ce n'est juste pas le cas.

De plus, dans les années 1970 et quasi les deux décennies suivantes, le Français ne roule pas encore au diesel. Celui-ci est déjà moins taxé mais les véhicules qui sont vendus ne sont pas des véhicules diesel. Si on veut rester dans les moyennes et leur faire dire quelque chose de pertinent, il faudrait donc estimer le coût moyen du mix essence-diesel en pondérant les prix par la proportion de véhicules de chaque type et du nombre de kilomètres parcourus.

Depuis les années 1970, on ne roule pas de la même manière en moyenne. De fait, le Français roule plus. L'effet prix stable, prouvé par l'analyse historique, n'a donc pas le même impact sur le budget des ménages si ceux-ci roulent plus, c'est-à-dire s'il y a un effet volume concomitant. Si je roule deux fois plus en 2018 qu'en 1970, même en imaginant que le prix en euros constants est divisé par deux, mon budget carburant sera constant.

Or les Français roulent plus en 2018 qu'en 1970. Et pire, ils ont plus souvent deux voitures.

Et pire encore, des Français sont dépendants de leur(s) voiture(s) et donc du prix du carburant, et donc du prix du diesel. Ce sont en particulier ces Français-là que l'on a trouvé aux ronds-points de leurs zones péri-urbaines et rurales depuis le week-end du 17 novembre.

Et double peine pour ceux, majoritairement dans les mêmes zones, qui sont chauffés au fioul domestique.

Si on tient à replacer la protestation des « gilets jaunes » dans un contexte historique, ce qui n'est pas idiot en soi, il faudrait analyser et approfondir a minima l'ensemble de ces impacts, et non en rester confortablement au prix affiché à la pompe.

De quoi le présent est-il fait ?

Si on veut donner des leçons d'histoire économique à nos contemporains, encore faut-il qualifier correctement le présent. Je n'ai pas vu ou entendu de « gilets jaunes » se plaindre que c'était mieux en 1970, ou même en 1980 ou 1990... Les Français qui protestent aujourd'hui parlent de leur situation d'aujourd'hui, de comment elle se dégrade.

Or cette dégradation est factuelle, et si l'on doit reprocher quelque chose à ce gouvernement, c'est de ne pas en avoir tenu compte, ou cherché à la comprendre, avant de lancer des « réformes structurelles » qui allaient plomber le budget de certains ménages.

Hasard du calendrier, l'Insee publie le 20 novembre son édition 2018 du « Portrait social de la France », dont un dossier a immédiatement et à juste titre attiré l'attention de quelques commentateurs : « Entre 2008 et 2016, les réformes sociales et fiscales ont pesé sur le revenu des ménages mais ont renforcé le rôle d'amortisseur social du système redistributif »

Je ne vais pas entrer dans les détails de ce dossier, qui a le mérite d'une grande clarté tout en s'appuyant sur une méthodologie assez complexe : au-delà de ce qu'on peut penser de la météo du moral de nos compatriotes et de la valeur ressentie du pouvoir d'achat, celui-ci a été réellement en diminution après la crise financière qui a débuté de 2008.

Et s'il faut retenir un tableau de ce dossier de l'Insee, je suggère que ce soit le numéro 5 : « Part et gains (ou pertes) des ménages gagnants et perdants par vingtile de niveau de vie ».

Tableau extrait du \
Tableau extrait du "Portrait social de la France", édition 2018

Crédit : Insee

L'effet moyen est quasi parfait : la moitié des ménages ont en moyenne un gain et tout va bien puisque ce sont les plus modestes.

Mais regardez la part de « ménages perdants » : on est loin des bons vieux 80/20. Un tiers sont perdants parmi les ménages des deux vingtiles les plus modestes, c'est-à-dire les 10% de ménages qui gagnent le moins. Puis on monte rapidement à un taux entre 50% et 60% pour atteindre le 10ème vingtile, c'est-à-dire la moitié des ménages répartis selon leur niveau de vie.

Et voyez les montants moyens : 400€ de « perte » moyenne parmi ceux qui ont « perdu » et se situent sous la médiane des niveaux de vie calculés par l'Insee. Que nous disent les « gilets jaunes » sur les réseaux sociaux et les ronds-points ? La même chose : ils ont perdu quelques centaines d'euros à l'année et ne s'en sortent plus.

C'est aussi la même chose que je constate depuis plus de 20 ans dans les métiers du crédit bancaire où je travaille, face à des ménages nombreux dont le budget mensuel tient en équilibre à 25-30 euros près.

En synthèse, ce que montre l'étude de l'Insee, c'est que parmi la moitié des ménages qui ont le revenu disponible le plus faible, la moitié a perdu de son revenu disponible depuis 2008, ce qui représente donc un quart des ménages français. Et encore je ne m'en tiens là qu'aux ménages sous la médiane, ce qui ne veut en aucun cas dire que ceux situés au-dessus ne seraient pas en difficulté eux aussi.

Comment s'étonner de la protestation et, hélas, de sa violence quand on atteint de telles proportions parmi les ménages les plus modestes ? Et quand le gouvernement frappe les esprits du symbole de la fiscalité plus douce pour les ultra-riches ?

Il faut (ré)agir. Derrière la diversité et l'apparent désordre des revendications, il y a un fait tangible : la météo du niveau de vie est mal orientée depuis 10 ans, et ça n'est pas du ressenti, c'est mesuré, tout comme l'accroissement des inégalités.

Il faut réagir vite, même, puisque les chiffres de l'Insee s'arrêtent à 2016. Ils ne tiennent donc pas compte des impacts restant à mesurer de la probable aggravation des inégalités de niveau de vie après les choix fiscaux et macro-économiques (ex. : le ruissellement) qui ont été assumés depuis l'élection de 2017.

Redresser les comptes publics sans étouffer le public ?

Il n'y a aucun doute : le redressement des comptes publics est une nécessité, ce qui était déjà une nécessité après la crise financière de 2008 et son record de déficit public. Le gouvernement hérite d'une dette qui ruine a priori ses marges de manoeuvres budgétaires avant même d'avoir voté la loi de finances.

Mais ce n'est pas une raison pour prendre les sujets dans le mauvais ordre.

Le diesel c'est mal, la voiture c'est mal. Bon. Mais pour changer les modes de transport, encore faudrait-il pouvoir commencer par le développement des alternatives. Par exemple les transports collectifs, les modes de déplacement doux en toute sécurité, mais aussi une offre de logements accessibles permettant de vivre plus près du lieu de travail, ou changer le travail pour le rapprocher des logements existants. Liste non exhaustive.

Commencer par la TICPE, c'est juste faire entrer de l'argent dans les caisses en le prenant à des ménages qui sont otages du mode de vie dans lequel notre pays s'est développé depuis un demi-siècle, quand la France des grands ensembles a progressivement laissé la place à celle des communes plus tout à fait rurales mais pas vraiment urbaines.

On peut critiquer cette France de l'habitat étalé péri-urbain, des ronds-points et des centres commerciaux avec des parkings pratiques pour se garer. Vouloir la changer est sans aucun doute un objectif de développement durable. Mais cette France est juste le pays dans lequel nous vivons.

Cette France péri-urbaine s'est construite en quelques décennies et il faudra donc un nouveau temps long pour la changer. Ce ne sont pas une ou deux taxes décidées aujourd'hui qui le changeront dès demain.

Et puis il faudrait aussi apprendre à gouverner avec les réseaux sociaux, où la majorité des gens s'expriment et s'engueulent, où ils argumentent à grands coups d'exagérations voire de fakenews, mais où les faits générateurs ne sont pas toujours inventés, eux.

Et enfin, il faudrait gouverner en réapprenant à lire les études de l'Insee et autres organismes.

 

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